La Nouvelle Babylone

Il faut tout d’abord tordre le cou à cette légende populaire : le cinéma a toujours été sonore, même lorsqu’il était muet. Paradoxal, vous vous dites ? En réalité, pas tant que ça ! Suivez donc le guide…
Prenons tout d’abord la forme actuelle du cinéma, qui est composée d’une bande image et d’une bande son. Le cinéma muet des premiers temps, soit dès sa naissance en 1895 à Paris, était lui aussi composé d’images et divers sons ou sources sonores lui étaient associées. Elles lui étaient associées non pas au moment du tournage, mais bien au moment de la projection (en live, quoi).
Voici donc la première différence entre le cinéma muet et le cinéma actuel. La deuxième différence entre le cinéma des premiers temps et « le nôtre » réside dans la non-simultanéité entre bande image et bande son. Effectivement, le film dit « muet » ne racontait pas l’histoire à l’aide du son (les personnages ne parlaient pas, le train ne faisait pas de bruit et l’on ne pouvait entendre le verre se briser en tombant par terre !) mais à l’aide d’intertitres et des images elles-mêmes. Le cinéma muet a donc toujours été accompagné de différentes productions sonores ; par exemple un bonimenteur, c’est-à-dire un personnage qui parlait et qui pouvait narrer les faits relatés à l’écran. Souvent on trouvait aussi un piano ou un même un orchestre. Les personnages ne parlaient donc pas mais le cinéma s’exprimait déjà.
Pour en avoir l’esprit clair, vous pouvez effectuer l’opération suivante, simple et efficace. Prenez n’importe quel mauvais film américain et coupez le son. Vous constaterez qu’il n’y a désormais plus rien (ou presque) qui sépare votre film de famille à l’île Maurice d’une production hollywoodienne… Le deuxième test (le son est toujours coupé !) consiste à ajouter une musique de votre choix, un commentaire voire des bruits divers pour s’apercevoir de l’importance de la bande sonore. Et que constatez-vous ? D’une part, que vous ne comprenez plus rien à l’histoire et d’autre part, vous être subjugués par la nouvelle dimension onirique que procure l’ajout d’une musique au film ! Eureka !
On parlera donc d’un cinéma des premiers temps sonore mais non parlant. Historiquement, le premier film dit « parlant » est The Jazz Singer (1927) dans lequel on entend Al Jolson fredonner quelques airs de musique noire. Il y a donc 81 ans que le cinéma parle, mais quand redeviendra-t-il enfin muet ? (Et là, vous êtes en train de vous impatienter et de vous demander où je veux en venir et pourquoi je vous raconte des choses qui de toute manière ne vous intéressent pas, pas vrai ?!)
Eh bien voilà, j’ai vécu hier ma deuxième expérience de cinéma des premiers temps ! Eh oui, le pas est doublement franchi, et même admirablement bien ! La première fut extraordinaire, j’étais sur la place Trafalgar parmi les milliers de personnes et nous regardions, béas d’admiration, l’immense écran et l’orchestre symphonique. Le tout dans la plus belle ville du monde, Londres !
Hier j’ai donc assisté à Lausanne à la projection du film russe intitulé « La Nouvelle Babylone » de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg (1929), sur une musique composée par Dmitri Chostakovitch et brillamment interprétée par l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Avec de telles données, l’échec était quasi impossible !
L’orchestre avait une composition peu usuelle puisque ce cher Dmitri a ajouté un morceau de piano et des percussions à la partition. La musique est bluffante de virtuosité (et de difficultés !), alternant les passages très rythmés et au tempo endiablé avec des passages plus lents et plus sombres, laissant envisager de profondes douleurs psychiques. Car nous avons bel et bien affaire à une révolution et donc une guerre, des blessés, mais aussi des vainqueurs. La « Nouvelle Babylone » était née.
Entremêlée avec des airs d’Offenbach, de cancan et… de la Marseillaise (!), la musique évoquait un panel d’impressions et de sentiments riches et fluctuants, comme le dénote parfaitement la partition. Les vibratos des violons évoquaient tantôt le drame, tantôt le tournoiement des parapluies. La flûte traversière égayait les passages féminins de ses airs légers, les contrebasses donnaient toute leur profondeur pour évoquer le paquebot qui quitte le port, les cuivres résonnaient à l’appel du départ du bateau et les coups assommants et assourdissants des chars d’assaut, symbolisés par les coups de la grosse caisse, embarquaient les spectateurs dans un spectacle de terreurs visuelles et sonores. Enfin, le film a l’audace d’une diégétisation musicale spectaculaire, puisque parmi la mort, un homme se met à jouer au piano et, parfaitement synchronisées avec cette vue spectaculaire, les douces notes du piano surgissent subitement de l’orchestre…
Vous l’aurez compris, la musique au cinéma, même dans celui des premiers temps, est des plus importantes ; qu’elle serve le récit, qu’elle évoque l’émotion, déchaîne une passion, concrétise une scène ou contrebalance un point de vue, la musique filmique n’est jamais anodine, encore moins fortuite.
Devine... a dit,
avril 6, 2008 à 1:12
Quelle magnifique description de musique filmique ! Ta virtuosité linguistique semble se méler parfaitement à la virtuosité musicale que tu décris, pour en donner une image d’autant plus vivante ! Ah ! ça fait du bien de lire du français !
Par contre, permet-moi malgré tout d’émetter un bémol, si tes films de vacances équivalent un film américain, même avec le son coupé…il faut absolument que je voie tous tes films de vacances !!!
Mais enfin de compte, la question que je me pose, est la suivante, qu’est-ce que le cinéma sans la musique ? Est-ce qu’elle indispensable, comme la lumière l’est, faisant apparaître les objets à la pellicule ?
Et si le cinéma était une sorte de “sous-branche” de la musique, qui illustrerait ce que la musique exprime…novateur et provocateur comme idée, non ? Lol !